Textes

L’oubli forme suprême de la mémoire
« L’oubli forme suprême de la mémoire. La formule est de Borgès. Il est étrange de constater à quel point le paradoxe touche juste dans le cas qui nous occupe ici : la mémoire de la science refuse, tout comme la mémoire humaine, l’enregistrement pur et simple, la conservation ; les prouesses de l’ordinateur lui sont totalement étrangères ; elle effectue au contraire une reconstitution permanente du passé au fur et à mesure qu’émerge le présent. L’avancée même de la science est cet oubli sélectif. » (Françoise Balibar, Traverses, numéro 1, printemps 1992, p. 67)

Du contemporain
« C’est contre le contemporain que Baudelaire inventait un concept nouveau de la modernité, et Mallarmé écrivait : « Je rétorquerai que des contemporains ne savent pas lire. » Le postmoderne, dont nous sommes contemporains, est tellement contemporain de tout qu’il n’est pas même pas contemporain de lui-même. Les conservateurs des musées d’art contemporain qui courent après le moderne n’attrapent que du contemporain. En masse, du déjà fait. Du bien fait pour eux. » (Françoise Balibar, Traverses, numéro 1, printemps 1992, p. 67)
« Car il y a une chose que le contemporain, qu a déjà tellement, n’a pas et ne peut pas avoir, c’est l’avenir. Parce que l’art et la pensée ne sont jamais contemporains de leur passé. L’art, la pensée : c’est être contemporain de l’avenir, non du présent passé. En ce sens, on est à peine contemporain de soi-même, sinon par moments, mais c’est dans ces moments-là qu’on échappe au contemporain. » (Henri Meschonnic, cité par Françoise Balibar, Traverses, numéro 1, printemps 1992, p. 67)

Mouawad Wajdi, Anima
« Un jour, des années plus tard, j’allais à pied sur un chemin de terre qui traversait une forêt. J’ai entendu des cris. Je me suis approché. Au milieu des arbres, en bordure du chemin, j’ai vu un orignal gigantesque, une bête de 600 kilos, un monstre épouvantable. À ses pieds, un homme, le corps disloqué, remuait encore. Il hurlait de terreur. […] L’orignal s’est mis à le piétiner de toutes ses forces. […] J’entendais le fracas des os, la perforation des organes sous les coups de sabot. Il l’a piétiné, il lui a pissé dessus, il lui a chié dessus ». (Mouawad Wajdi, Anima, édition Leméac/Actes Sud 2012, « Felis Sylvestris Catus» , p. 72)

« Il était tout blanc. Je me suis penché vers lui. Il m’a vu, il a voulu fuir, mais je l’avais déjà happé par la tête, enfonçant légèrement mes dents dans la chair de son cou pour l’immobiliser. Il a essayé de se retirer. Il s’est débattu dans ma bouche grande ouverte et s’était un délice de sentir ma salive l’enduire tout entier, huiler son poil et le lisser pour que rien ne vienne déranger mon ingestion. Peu à peu, les os, les ligaments, le tendons et les muscles de mon crâne se sont distendus et mes mâchoires se sont disloquées pour permettre à ma bouche de s’ouvrir davantage et ainsi l’avaler en le gardant vivant le plus longtemps possible. Je le gobais et ma gorge l’aspirait avec lenteur et délectation alors que son odeur, son goût, ses mouvement et sa panique ne faisaient qu’augmenter ma joie et mon plaisir. Lorsqu’il fut entièrement avalé, j’ai attendu son asphyxie. C’est un moment sublime. J’aime tant sentir l’animal étouffer au fond de ma gorge, sentir sa crispation, deviner ses soubresauts et épier cet instant où sa vie va s’éteindre pour entendre, à travers ma propre surdité, le grand silence qui tout à coup surgit en moi et m’envahit. » ((Mouawad Wajdi, Anima, édition Leméac/Actes Sud 2012, « Boa Constrictor» , p. 78)

Logorinthe

Logorinthe de Jean-François Bory, « prose concrète […] qui remplace les termes linguistiques par leur désignation grammaticale ». Lu dans Poésie concrète et spatiale, Pierre Garnier, v. 1968.

La belle petite remorque bleue
Une étrange et belle mélodie de Jean-Marie Massou que l’on peut entendre dans le film d’Antoine Boutet Le plein pays (2009).

dada, fluxus, la poésie action
Ce qui fonde la poésie sonore en général et la poésie action c’est, selon Jean-Pierre Bobillot, d’une part la fonction de la voix, du corps et de l’espace comme vecteurs du texte et d’autre part la fonction de l’enregistrement sonore et de sa restitution. Heidsick croise la route de Fluxus, des premiers happenings à New York et à Paris, de Pierre Boulez, de Stockhausen. « Par rapport à la musique, la poésie avait trente ans de retard », dira-t-il plus tard. Ceux qui, pas plus que lui, ne sont en retard, ce sont ses plus proches, artistes expérimentaux qui refusent les catégories, de François Dufrêne, passé par le lettrisme, à Brion Gysin, inventeur avec William Burroughs de la technique du cut-up, ou collage de textes, et à Henri Chopin, qui associe la poésie aux arts graphiques et musicaux comme Heidsieck lui-même, auteur de nombreuses œuvres sur papier, dans lesquelles les textes et les collages d’éléments trouvés se rencontrent. (Philippe Dagen, Le Monde)

Bernard Heidsick (1928-2014), «Oxygéner, brûler, irradier»
«J’ai basculé, en effet en 1955 dans une autre direction parce que, d’abord, c’était une décade sur le plan créativité poétique très sinistre; il faut le reconnaître. C’était les dernières flammèches du surréalisme avec une inflation d’images à en vomir. C’était terrifiant. Et puis il y avait, au contraire, à l’inverse, l’apparition de la poésie blanche. […] Tout ce qui était pastoral, ça ne me disait rien du tout. Moi j’étais tout à fait pour la ville. […] Je me suis aperçu de ce qu’était la circulation de la poésie; c’est-à-dire nulle, complètement. Si on y croyait encore, je me suis dit… Il y a quelque chose à faire. C’est pas possible de rester dans ce ghetto: on sort un livre, il n’est lu que par trois copains. [C’est la mort de la poésie, d’attendre un lecteur hypothétique. Il fallait que le poète bouge, aille à la rencontre d’un auditeur ou d’un lecteur, qu’il devienne actif].» (Bernard Heidsick, dans l’Atelier de la création, «H comme Bernard Heidsieck», le 10 décembre 2014).

Charles Pennequin: «un jour, il part tous les matins travailler»
Un Jour, sur Musique approximative: Charles Pennequin. Pennequin appartient à ce courant de la poésie sonore qui de dada à Bernard Heidsieck, veut faire sortir la poésie du livre, remettre le poète debout. (Dominique Viart, Encyclopédie Universalis, «Une poésie d’objets et de mots»)
Et là: Arno Calleja, Thomas Charmetant, Paul Dutton, Charles Pennequin, Camille Perrin.

Sur Foucault
_ cette pensée d’avant la pensée, ce système d’avant tout système [qui] est le fond sur lequel notre « pensée libre » émerge et scintille pendant un instant.
_ Ce qu’il va chercher à cerner, c’est ce point d’aveuglement que comporte toute vision, et c’est ce point d’aveuglement qu’il va chercher à rendre visible.

Hétérotopies (Foucault)
des sortes de contre-emplacements, sortes d’utopies effectivement réalisées dans lesquelles les emplacements réels, tous les autres emplacements réels que l’on peut trouver à l’intérieur de la culture sont à la fois représentés, contestés et inversés, des sortes de lieux qui sont hors de tous les lieux, bien que pourtant ils soient effectivement localisables.